Association francophone de diffusion de l'entretien motivationnel

Page mise à jour le 31 juillet 2013

L’entretien motivationnel et la théorie de l’autodétermination

4 juin 2007 • par Emeric Languérand d'après1 Markland D., Ryan R. M., Tobin V.J. et Rollnick S. (2005)

Dans un article2 paru dans le numéro 29 d’Alcoologie et addictologie, Thierry Le Merdy et Antonia Csillik s’intéressent aux différents types de motivation et à leur articulation au sein d’un continuum motivationnel allant de la amotivation à la motivation intrinsèque en passant par la motivation extrinsèque. Ils s’appuient notamment sur les travaux menés depuis près de 30 ans par Edward L. Deci et Richard M. Ryan3 autour de leur théorie de l’autodétermination (Self-Determination Theory).

En 2005, David Markland, Richard M. Ryan, Vannessa Jayne Tobin et Stephen Rollnick ont étudié4 comment la théorie de l’autodétermination (TAD) pouvait constituer un socle théorique permettant de comprendre les processus psychologiques à l’œuvre dans les entretiens motivationnels et qui expliqueraient leur efficacité. Dans cet article, après avoir présenté l’entretien motivationnel (EM), les auteurs décrivent les concepts clés de la théorie de l’autodétermination, puis explorent les articulations possibles avec l’entretien motivationnel. Nous en présentons ici quelques aspects en reprenant les éléments présentés par Markland et al.

La TAD est une théorie du développement de la personnalité et du changement automotivé du comportement. L’un des points fondamentaux de la TAD est le principe que les personnes ont une tendance innée au développement et à l’intégration d’elles-mêmes dans un soi cohérent, une tendance qui les conduit à rechercher une résolution des dissonances psychologiques.

La théorie de l’autodétermination s’est construire au travers de recherches sur l’impact des récompenses, des conjurations et des directives sur la motivation. Il s’agissait de mettre à jour les facteurs qui intervenaient en faveur ou en défaveur du développement de la motivation intrinsèque. Plusieurs questions importantes ont ainsi émergé : comment les gens introjectent et intègrent des motivations extrinsèques ? Comment arrivent-ils à une autorégulation de leurs comportements leur permettant d’être engagés de manière autonome dans les actions de leur vie quotidienne ? Pour y répondre, la théorie de l’autodétermination propose que tous les comportements peuvent être catégorisés sur un continuum allant de l’absence d’autonomie – la régulation du comportement est externe – à l’autodétermination, c’est-à-dire à une vraie autorégulation du comportement.

À une extrémité du continuum, les auteurs placent les comportements motivés par des régulations externes, comme les récompenses ou les punitions contrôlées par autrui. Le sujet agit sous la contrainte ou la pression d’un autre. Cette régulation externe peut contrôler de manière temporaire le comportement du sujet. Cependant, si le contrôle cesse, le comportement s’interrompt. Généralement, les sujets placés dans une telle situation ne s’investissent pas dans le comportement prescrit, font un effort minimal pour l’accomplir, et la performance obtenue est qualitativement pauvre.

En avançant sur le continuum proposé par la TAD, on rencontre la régulation introjectée. Celle-ci correspond à une internalisation de la contrainte externe avec un rôle important joué par l’estime de soi. Le sujet exerce sur lui-même une pression pour agir. En cas d’échec, il ressent des sentiments de honte et d’auto-dénigrement, quand il réussit il se sent fier et auto-satisfait. L’introjection est une internalisation partielle de la valeur du comportement, elle reste une forme de motivation ambivalente et instable. La régulation introjectée s’accompagne d’une tonalité émotionnelle négative et d’un conflit intérieur entre la demande autoprescrite d’engagement dans un comportement et la difficulté à sincèrement y adhérer.

L’identification est une forme de régulation plus autodéterminée. Elle implique une acceptation consciente de l’importance du comportement pour atteindre des objectifs personnels valorisés. Ces objectifs valorisés peuvent inciter de manière forte le sujet à poursuivre le comportement malgré les difficultés rencontrées.
Enfin, la forme la plus autonome de motivation extrinsèque est la régulation intégrée. Dans ce cas, le sujet s’identifie non seulement à la régulation mais associe cette identification aux autres valeurs et croyances personnelles.

La TAD définit à la seconde extrémité du continuum la motivation intrinsèque qui correspond aux comportements qui sont intéressants et motivants pour eux-mêmes, c’est-à-dire qu’ils sont motivés par la satisfaction qu’il procure directement, et non pour atteindre des résultats personnels comme cela peut l’être dans la régulation intégrée.

Les auteurs considèrent que la plupart des pratiques cliniques ciblent l’internalisation et l’intégration de comportements motivés de manière non intrinsèque. Ils associent à ce continuum des conséquences en termes de qualité de la performance et de l’expérience subjective. Les recherches pratiquées par Ryan, Deci et al.5 ont montré que plus les comportements sont régulés de manière autonome, plus ils sont stables, effectués avec une grande attention et une qualité importante, et s’accompagnent d’un vécu positif.

Un environnement facilitant

La TAD spécifie les conditions qui favorisent ou maintiennent les formes les plus autonomes de motivation et celles qui, au contraire, sont défavorables à l’autonomie et à l’autorégulation. Trois besoins psychologiques fondamentaux interviendraient : le besoin de sentir compétent pour agir (confiance dans ses capacités et possibilité d’influer sur les résultats), le besoin de se sentir autonome dans ses actions plutôt que contrôlé ou contraint à agir, enfin, le besoin de se sentir en lien avec les autres, d’avoir des relations sociales satisfaisantes et soutenantes. Plusieurs dimensions de l’environnement social influenceraient la satisfaction de ces trois besoins psychologiques.

D’un point de vue structural, la compétence serait favorisée quand les sujets sont aidés à avoir des attentes claires et réalistes sur les effets que peut avoir le changement de leur comportement, quand ils sont accompagnés dans la définition d’objectifs réalisables, quand ils sont encouragés à se sentir capable d’engager le changement, quand un feedback positif de leur progrès leur est renvoyé.

Mais se sentir compétent pour agir n’est pas suffisant pour promouvoir une motivation optimum, selon la TAD. Quelqu’un peut se sentir compétent pour engager le changement tout en ne ressentant pas l’envie de le faire. Une augmentation de la compétence perçue ne conduira à une motivation optimale à agir que si elle intervient dans un contexte comportant un certain degré d’autodétermination. Un environnement soutenant d’un point de vue motivationnel favorisera, donc, à la fois l’autonomie et la compétence.

Le soutien de l’autonomie va chercher à aider les sujets à reconnaître qu’ils peuvent exercer des choix à propos de leur comportement. Un environnement soutenant l’autonomie permet au sujet de développer son propre raisonnement quand à l’intérêt de s’engager dans un nouveau comportement, réduit le poids des contrôles externes du type récompenses et punitions, favorise les occasions de participation et de choix des sujets, reconnaît les ressentis négatifs qui peuvent être éprouvés lors de l’engagement dans des tâches difficiles. Plus la personne possède en elle-même les motifs de changer, plus le changement de comportement sera régulé de manière autonome et, par conséquent, plus il a des chances d’être réussi.

Créer un environnement soutenant l’autonomie revient donc à réduire la pression exercée sur le sujet pour qu’il s’engage dans des comportements spécifiques, à l’encourager à initier les actions pour lui-même en les fondant sur ses propres motifs et valeurs.

Pour les auteurs, l’autonomie ne signifie pas pour autant une indépendance vis-à-vis des influences extérieures. Délivrer de l’information et des conseils n’altèrent pas nécessairement l’autonomie du sujet. D’un point de vue clinique, on peut constater que la compétence au changement des patients est souvent dépendante de l’information, des conseils et des stratégies de changement délivrés par les soignants.

Enfin, troisième dimension d’un environnement soutenant : la participation. Elle s’intéresse à la qualité des relations entre les individus. Cette dimension souligne le rôle joué par la perception qu’à le sujet que ses proches sont sincèrement investis dans sa situation et son bien-être, qu’ils comprennent les difficultés qu’il rencontre, qu’ils sauront lui apporter les ressources psychologiques et émotionnelles dont il pourrait avoir besoin.

La théorie de l’autodétermination et l’EM

Des parallèles peuvent être établis entre les principes et la pratique de l’EM, et les facteurs environnementaux et sociaux identifiés par la TAD comme favorisant une dynamique intégrative et autodéterminante. L’EM favoriserait le changement automotivé du comportement en promouvant l’internalisation et l’intégration de la régulation du nouveau comportement, permettant ainsi que celui-ci soit engagé de manière plus volontaire et en accord avec les limites, les objectifs et les valeurs du sujet. Le style de l’EM serait propice au soutien des besoins de compétence, d’autonomie et de lien social identifiés par la TAD.

Dans l’EM, la compétence serait renforcée par la délivrance d’une information claire sur la complexité du lien comportement-résultat, par l’aide apportée au sujet pour qu’il souscrive à des attentes réalistes vis-à-vis du changement et qu’il définisse ses propres objectifs, et par des feedbacks positifs et sans jugement. Le soutien de l’autonomie est favorisé par l’approche non-confrontante et non-coercitive de l’EM, par l’exploration des différents choix et options possibles, par le soutien de l’élaboration par le sujet lui-même des arguments en faveur du changement, par l’encouragement des patients à choisir un programme d’action qui leur est propre. Bien évidemment, la TAD et l’EM partage l’idée qu’il est plus pertinent de chercher à faire émerger la motivation au changement de l’intérieur du sujet plutôt que de tenter d’obliger la personne à changer. Enfin, l’empathie, le principe de non-jugement, l’intérêt sincère et l’attitude chaleureuse développés par l’intervenant dans l’EM répondraient au besoin du sujet de se sentir en lien avec les autres.

Miller et Rollnick ont défini l’action de l’EM comme cherchant à accroître la motivation intrinsèque au changement. Ils ont opposé la motivation intrinsèque, une motivation qui provient du sujet, à la motivation extrinsèque où la motivation au changement est imposée par l’extérieur. Dans la TAD, les termes intrinsèque et extrinsèque ne recouvrent pas les concepts de régulation autonome et de régulation contrôlée. Si la motivation intrinsèque correspond à un niveau élevé de motivation autonome, les motivations extrinsèques peuvent comporter une dimension plus ou moins importante d’autonomie quand elles procèdent par identification ou par intégration (régulations situées en amont de la motivation intrinsèque dans le continuum proposé par la TAD). Par conséquent, il n’est pas nécessaire que le sujet soit intrinsèquement motivé pour que le changement advienne avec un certain degré d’autonomie. Une motivation extrinsèque dont la régulation est intégrée peut être suffisante pour permettre l’engagement sincère du sujet dans le changement. Pour les auteurs, certaines motivations peuvent difficilement être motivées de manière intrinsèque. Par exemple, chez les personnes présentant un diabète, le changement de régime alimentaire ne peut être engagé et poursuivi que par le biais d’une motivation extrinsèque, le régime étant un comportement justifié par la maladie.

La distinction importante qu’opère donc la TAD ne se situe pas autour de l’opposition motivation extrinsèque et motivation intrinsèque mais autour de la différence entre la régulation contrôlée – de manière externe ou introjectée – et la régulation autonome – qu’il s’agisse d’une régulation par identification ou intégrée, d’une motivation intrinsèque. De ce point de vue, les auteurs considèrent que l’EM pourrait être défini de manière plus juste comme une méthode favorisant la motivation autonome pour le changement plutôt que la motivation intrinsèque.

Cette distinction n’est pas sans conséquence d’un point de clinique pour la pratique de l’EM. Favoriser les divergences entre le comportement du sujet et ses valeurs peut présenter le danger de conduire à la mise en place d’une régulation introjectée, c’est-à-dire, comme nous l’avons vu, d’une régulation contrôlée dont la dynamique repose sur la pression qu’exerce sur lui-même le sujet, pression accompagnée de sentiments de honte et de culpabilité de ne pas faire ce qu’il devrait faire. Ce piège pourrait intervenir quand le soutien de l’autonomie est absent de l’environnement, et que ce dernier ne se déploie que sur les dimensions structurales et de participation telles que définies par la TAD. Ceci invite donc à la vigilance dans une pratique trop technique de l’EM qui s’attacherait, par exemple, à explorer les avantages et inconvénients du changement et du statu quo, sans accompagner cette démarche de la mise en place d’un contexte clinique empathique, soutenant l’autonomie du sujet et son libre-arbitre. Un tel contexte serait contre-productif car il favoriserait le mal-être du sujet et un ressenti négatif qui ne peuvent, en aucun cas, être favorable à l’engagement durable dans le changement.

Conclusion

La TAD peut être l’occasion d’un enrichissement de la pratique de l’EM par l’attention qu’elle porte à l’autonomie et à l’autodétermination comme facteurs de l’engagement dans le changement. La TAD et l’EM reposent, l’une et l’autre, sur l’hypothèse que les être humains ont une tendance innée à rechercher un développement personnel qui s’accompagne d’une plus grande cohésion et intégration d’eux-mêmes. Le contexte environnemental est un facteur important d’encouragement ou d’opposition à cette tendance. À ce titre, l’EM présenterait des caractéristiques très proches des facteurs environnementaux définis par la TAD comme propice à l’émergence d’une motivation optimale et d’un bon fonctionnement psychologique.

Une articulation clinique entre l’EM et la TAD semble donc possible. Au-delà de la recherche d’éléments théoriques permettant une meilleure compréhension des modalités d’action de l’EM, la TAD peut également aider l’intervenant à ne pas concentrer son intervention sur l’application de principes et de techniques, et d’être plus à l’écoute de la dynamique motivationnelle à l’œuvre chez son client. La TAD invite également à nuancer la focalisation initiale sur la motivation intrinsèque et à s’intéresser à l’importance de l’autodétermination dans l’engagement dans le changement et dans son éventuel succès. Peut-être, nous faut-il, à la lumière des travaux sur la théorie de l’autodétermination considérer que l’intérêt des entretiens motivationnels résident dans le fait qu’ils sont aussi des entretiens d’autonomisation, des entretiens d’autodétermination ?

Notes et références bibliographiques

  • 1 – Cet article a été rédigé à partir de la publication suivante. : Markland, D., Ryan, R. M., Tobin, V. J., & Rollnick, S. (2005). “Motivational interviewing and self-determination theory”. Journal of Social and Clinical Psychology, 24, p. 811-831.
  • 2 – Csillik A.S., Le Merdy T. (2007), “Type de motivation et engagement du processus motivationnel chez les personnes dépendantes”, France : Alcoologie et Addictologie, 29 (1), p. 9-15.
  • 3 – Deci, E. L., & Ryan, R. M. (1985). Intrinsic motivation and self-determination in human behavior. New York: Plenum Publishing Co.
  • 4 – Op. cit.
  • 5 – Ryan R.M., Deci E.L. (2000), “Self-determination theory and the facilitation of intrinsic motivation, social development, and well-being”, Etats-Unis : American Psychologist, 55, p. 68-78

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